Numérisation: ce qui nous oblige, ceux qui nous obligent.
Christine Eisenbeis et Maxence Guesdon, FSU et Inria.


Proposition d'intervention dans la table ronde, la contribution finale reprendra ce plan en l'enrichissant des discussions qui auront eu lieu pendant le colloque.  
        



Les systèmes numériques transforment profondément nos modes de vie et les études sont nombreuses qui analysent leurs incidences sur la société. Ce qui nous frappe, en tant que chercheurs en informatique sensibilisés à l'analyse des situations de travail au travers de nos engagements syndicaux comme représentants du personnel en CHSCT, c'est que nous ne trouvons pas ou peu d'espaces de débats ou de travaux qui discutent l'inéluctabilité du numérique. Si certains s'essaient à interroger cette inéluctabilité, ils sont rapidement traités d'anti-progressistes afin d'étouffer leurs critiques. 

Or, le développement actuel du « numérique » est guidé par des considérations de court terme, avec une course à la création du logiciel qui va ouvrir le premier un marché et permettre de lever des fonds par la création de start-ups. Le résultat, sinon le but, est une société où quelques-uns dominent les autres, via de nouvelles formes d'exploitation (plateformes, outils de travail), de surveillance généralisée et d'enfermement informationnel. Un «numérique alternatif», fruit d'une réflexion collective, peut-il être envisagé?

 Pourquoi cette "numéritude volontaire"? Qu'est-ce qui nous oblige? Qui nous oblige ? La démarche ergologique nous donne un cadre  et des pistes de compréhension pour oser penser et réfléchir à ce que ces outils numériques font à nos activités, à notre travail, à nos modes de vie en général. À la fois dans notre milieu professionnel et dans notre organisation syndicale, nous cherchons à créer des dispositifs d'analyse pluridisciplinaire des situations de travail pour interroger les incidences de la numérisation. À commencer comme il se doit par l'incidence de la numérisation du travail de recherche. Plus globalement nous souhaiterions former ou rejoindre un groupe de rencontres du travail (GRT) sur ce sujet.
 

1. Mettre les accents sur les majuscules


Anecdote ou "micro-dramatique" de l'activité? C'est lors de la première édition de "Étonnants travailleurs" à Pantin en octobre 2015 qu'une professionnelle de l'édition évoquait le soin qu'elle mettait dans la finalisation d'un ouvrage et, parmi nombre de "petites tâches", mentionnait le fait de "mettre les accents sur les majuscules". Pourquoi nombre de textes de l'édition omettent-ils ces accents? "A Paris" plutôt que "À Paris". Le titre de l’événement lui même s'intitulait "Etonnants travailleurs", euh ... "tonnants travailleurs"? C'est tout simplement que les claviers d'ordinateurs ne comportent pas les touches de majuscules accentuées. Ainsi seuls les personnes averties savent les utiliser, tel notre collègue professeur d'informatique qui a dû passer derrière le guichet pour écrire l'accent sur l'initiale du prénom son fils lors de la déclaration à sa naissance.

Anecdotique ? L'orthographe « est un enjeu pour Google », explique Frédéric Kaplan. Les entreprises paient pour apparaître en bonne place lors des recherches sur certains mots. "A (sic) ce titre, la Bourse des mots qui lui est associée donne une indication relativement juste des grands mouvements sémantiques mondiaux." L'entreprise a alors tout intérêt à ce que les mots soient catégorisés de la manière la moins ambiguë possible "Quand Google prolonge une phrase que vous avez commencé à taper dans la case de recherche, il ne se borne pas à vous faire gagner du temps : il vous ramène dans le domaine de la langue qu’il exploite". 

Aller contre la puissance de ce moteur de recherche est hors de portée. Mais il est  important de comprendre et rendre visible la main mise de cette entreprise sur la langue. Notamment lorsque ses outils sont parmi les principaux médiateurs de nos échanges sur les réseaux. Ils sont ce qui nous « lie », ce qui nous « oblige »(*).

2. La renormalisation et le corps-soi face aux outils numériques


Le livre de nouvelles « Bugs » relate plusieurs exemples de situations où les personnes se trouvent dans l'impossibilité d'agir, soit à cause de problèmes de logiciels, soit parce qu'ils ont oublié les codes ou mots de passe, soit à cause de « cas non prévus » par le logiciel. Comment renormaliser dans de telles situations face à des outils numériques, dans lesquels, par définition, on ne sait exprimer que 0 ou 1 ? Les outils numériques ne sont pas analogiques: on ne peut pas faire «glisser», mettre du jeu dans les calculs prescrits. On peut les casser, on peut les contourner (de moins en moins) mais on peut rarement les faire évoluer localement, sauf à disposer des compétences et autorisations nécessaires. Dans le film « Moi, Daniel Blake », la situation vécue par ce travailleur est un cas non prévu dans le logiciel. Celui-ci, se voyant dans l'impossibilité d'expliquer à la machine sa situation, va finir par tomber dans la misère. Même les employés des services sociaux sont incapables de l'aider.

3. Il nous faut nous réveiller, on n'est pas obligés


Le médecin de PMI Anne-Lise Ducanda, parle d'enfants qui semblent se réveiller et reprennent le cours normal de leur développement  lorsque, consultée pour des retards importants de langage ou des problèmes d'interaction avec autrui, elle demande à leurs parents de les éloigner des dispositifs électroniques devant lesquels ils passaient beaucoup de temps depuis leur naissance.

Pour nous chercheurs en informatique producteurs de modèles et de normes antécédentes, la démarche ergologique ne va pas de soi, "ce n'est pas simple". Isabelle Stengers parle des chercheurs comme des somnambules marchant sur le faîte d'un toit. « Le somnambule, que l’on décrit toujours marchant sur le faîte d’un toit, n’a pas le vertige parce qu’il ne se rend pas compte qu’il risque de tomber. Il ne faut surtout pas le réveiller. De même, pour être un vrai chercheur, pour avoir l’étoffe du chercheur, il ne faut pas douter. » 
La lecture des textes de Y. Schwartz nous a permis de mettre des mots et des théories sur nos doutes. Non, la marche du progrès n'est pas forcément linéaire (la faux/faucille, le moulin, etc.) et nous pouvons le discuter. Ainsi l'expression de D. Pagani parlant de « Socrate, le veilleur de nuit, qui crie au feu et tu le flingues parce qu'il te tire d'un sommeil délicieux » prend du sens. Nous devons nous réveiller et la démarche ergologique est un moyen pour le faire et nous mettre en capacité d'agir.

(*) obligare «attacher à, contre; fig.: lier, engager, obliger (par un contrat; un voeu; un bienfait, un service)», dér. de ligare «attacher, lier» au moyen du préf. ob- «devant; à cause de, pour; en échange de»

Références

Christine Eisenbeis, Maxence Guesdon, La numéritude volontaire? Mensuel du Snesup, 652, février 2017, pages 11-12 http://www.snesup.fr/article/la-numeritude-volontaire ou http://institut.fsu.fr/La-numeritude-volontaire.html
Frédéric Kaplan,  Vers le capitalisme linguistique Quand les mots valent de l’or, Monde diplomatique, novembre 2011 https://www.monde-diplomatique.fr/2011/11/KAPLAN/46925
Yves Schwartz, La conceptualisation du travail, le visible et l'invisible http://www.cairn.info/revue-l-homme-et-la-societe-2004-2-page-47.html
Dominique Pagani, "Que faire?" https://www.youtube.com/watch?v=v_jPfuLRjO0
Isabelle Stengers, "Ralentir les sciences, c'est réveiller le chercheur somnambule", Écologie et Politique, numéro 48/2014 https://www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique1-2014-1-page-61.htm
Gérard Delteil, Bugs, Collection Folio (n° 3471), Gallimard, Parution : 14-02-2001, http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Folio/Folio/Bugs